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Victoires des Autodidactes - Le Monde (13 janvier 2026)

Information générale

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14/01/2026



« Soit on me juge, soit on trouve remarquable que je m’en sois sortie »

Le poids du stigmate chez ceux qui n’ont pas le bac

 

Par Margherita Nasi – 13 janvier 2026 – Le Monde 



La situation des personnes qui n’ont jamais passé le diplôme rappelle une vérité : la France reste l’un des pays où le capital scolaire détermine le plus fortement la place sociale.

Longtemps, Mélanie Gazengel s’est sentie « à part ». Une impression qui l’accompagne depuis ses 15 ans, lorsqu’elle abandonne le lycée, en classe de 1re. « J’étais le vilain petit canard. Les professeurs ne m’appréciaient pas. Pour mes parents, j’étais un échec. Ma mère m’a mise à la porte et je ne suis jamais rentrée. » Quand elle n’est pas en foyer de jeunes travailleurs, l’adolescente loge chez des amis et enchaîne les petits boulots alimentaires : « Je ne me sentais jamais à ma place. J’étais perdue. »


A 19 ans, Mélanie Gazengel tente de reprendre ses études, à Paris, mais jette l’éponge : contrainte de travailler pour survivre, elle vit selon un rythme trop intense. En abandonnant, elle ressent un « fardeau immense », comme si elle était coincée « dans une boucle sans fin ». Pour sortir de cette spirale, la jeune femme souhaite devenir commerciale : « C’est mieux payé que vendeuse. Sauf que, sans ton bac, tu ne passes aucun filtre. Je me suis fait recaler par plus de 20 entreprises. »


C’est finalement en montant sa propre entreprise de marketing digital que Mélanie Gazengel trouve sa voie : « Le chemin était pavé d’embûches, mais professionnellement je suis dans ma “zone de génie”. » Aujourd’hui âgée de 28 ans, elle gère une équipe de free-lance et a accompagné près de 300 clients dans la promotion de leur image. Elle assume son parcours – « je suis fière de moi, de ma différence » –, même s’il suscite l’incompréhension : « Quand on apprend que je n’ai pas mon bac, soit on me juge, soit on trouve remarquable que je m’en sois sortie. » Pour la société, Mélanie Gazengel est toujours « à part ».


Sentiment d’illégitimité

Voilà près de quinze ans que l’objectif de mener 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat a été atteint, et même dépassé. Le taux de réussite, toutes filières confondues, franchit désormais les 90 %, rappelle François Sarfati, chercheur au Centre d’études de l’emploi et du travail : « On a le recul nécessaire pour analyser l’impact de cette démocratisation sur les trajectoires des non-bacheliers. Pour eux, les conditions se sont durcies, avec des répercussions importantes sur l’accès à l’emploi, sa stabilité, et les revenus tout au long de la carrière. »


En 2024, près d’un jeune sur quatre ayant un diplôme allant jusqu’au bac et sorti de l’école depuis un à quatre ans était au chômage. A titre de comparaison, parmi ceux qui ont fait de longues études, ils sont seulement environ un sur dix à être dans cette situation, selon les données de l’Insee. Et les salariés diplômés de l’enseignement supérieur long ont un revenu salarial 2,5 fois supérieur à celui des non‑diplômés, toujours selon les données de l’Insee.


La corrélation entre diplôme et statut d’emploi est très forte en France, poursuit le sociologue : « Ne pas être titulaire du baccalauréat, c’est se retrouver durablement inscrit dans les classes populaires. Et ce, alors même que le bac en tant qu’épreuve a tendance à disparaître, puisqu’avec Parcoursup tout se joue dans le choix des spécialités et les notes du contrôle continu. Le bac est de moins en moins un enjeu pour les uns, et de plus en plus un plafond de verre pour les autres », poursuit François Sarfati.


Ces derniers cumulent les handicaps, explique le sociologue : « Pour les employeurs, un non-bachelier est quelqu’un qui non seulement a raté ses études, mais qui est aussi insuffisamment mûr pour rejoindre la vie professionnelle. Avec la massification de l’enseignement supérieur, on n’est pas salarié à 18 ou 20 ans. » Les non-titulaires du baccalauréat sont aussi celles et ceux dont les parcours scolaires ont été les plus difficiles. Et cela laisse des traces, précise François Sarfati : « Quand on ne se sent pas adapté à l’école, on ne se sent pas adapté à la société. »


A 30 ans, Axel Orel se décrit encore comme « l’enfant dont on ne voulait plus » : une réminiscence de son adolescence, où il s’est fait renvoyer de lycée en lycée. Aujourd’hui directeur d’une agence immobilière avec une quarantaine d’employés, il lui arrive encore de se sentir en décalage : « Quand j’entre dans une pièce avec du monde, je retrouve cet enfant qui manquait de confiance en lui, qui pensait ne rien valoir car on lui mettait des zéros. Puis je me ressaisis. »


Ce sentiment d’illégitimité est ressenti par de nombreux non-bacheliers. « Dans la tête des gens, le bac est devenu un passage obligatoire. Quand on ne l’a pas, on est considérés comme des incapables », résume Patrick Brignoli. Ce dirigeant dans l’événementiel a monté plusieurs entreprises dans différents domaines. « J’ai quarante ans de carrière derrière moi, j’ai fait des choses fantastiques, mais ce complexe du “sans bac” je l’aurai toujours », confie le fondateur de Sans bac, une association pour valoriser les non-bacheliers. Parmi ses membres, on trouve des entrepreneurs, des artisans, des artistes ou encore des sportifs : « On est dans tous les domaines et on est plus nombreux qu’on le croit ! »


Offensive réactionnaire

La progression de l’accès au baccalauréat est « à nuancer », confirme Marc Vannesson, fondateur du thinktank Vers le haut, consacré à la jeunesse et à l’éducation. Si on regarde la proportion de bacheliers selon le sexe dans une génération, 25,3 % des hommes n’ont pas le bac. « Et quand on dit que tout le monde a son bac, dans les milieux d’élite on pense au bac général », poursuit-il. Or, la proportion de bacheliers de la filière générale dans une génération est de 43,1 %. « Le bac professionnel peut être rentable professionnellement pour un certain nombre de candidats. Pour les autres, l’horizon n’est sans doute pas très différent que pour les non-titulaires du baccalauréat », abonde François Sarfati.


« On continue de penser qu’on joue sa vie pendant la formation initiale et que notre diplôme de sortie détermine notre place dans la société », regrette Marc Vannesson. Et c’est typiquement français. En 2015, une étude du cabinet de chasseurs de têtes Heidrick & Struggles portant sur les 100 premiers dirigeants de différents pays pointait l’attachement de la France aux parcours d’excellence : plus de la moitié des PDG du pays sortent de quatre grandes écoles – HEC, l’Institut européen d’administration des affaires, Polytechnique ou l’Ecole nationale d’administration (devenue Institut national du service public). Une proportion qui tombe à 38 % en Allemagne, à 28 % aux Etats-Unis et à 24 % au Royaume-Uni. Vers le haut a ainsi publié, en 2018, un « Manifeste pour la responsabilité éducative des entreprises » proposant des pistes d’action, par exemple fixer des objectifs de salariés recrutés dans l’entreprise comme non-cadres dans les instances de direction.


Président du Harvard Business School Club de France, Benoît Raillard plaide également pour un monde de l’entreprise ouvert à une plus grande diversité de profils. Chaque année, l’association d’anciens élèves de la prestigieuse école de commerce organise les Victoires des Autodidactes, un événement qui met en avant les créateurs ou dirigeants n’ayant pas pu bénéficier de l’enseignement supérieur. « N’ayant pas eu une vie facile, ces derniers sont sensibles à l’impact de l’entreprise sur la société. Les critères ESG [environnementaux, sociaux et de gouvernance], c’est tout à fait naturel pour eux », note Benoît Raillard.


Attention, nuance néanmoins Marc Vannesson : « Il ne s’agit absolument pas de discréditer le rôle de l’enseignement supérieur. » S’il se montre prudent, c’est que la question du diplôme est devenue, selon ses mots, « très politique ». Comprendre : au cœur d’une offensive réactionnaire, agitée notamment par les tenants du techno fascisme aux Etats-Unis, qui jettent l’opprobre sur les systèmes de formation, accusés d’être inopérants à l’heure de l’intelligence artificielle (IA). Ainsi des déclarations du patron d’OpenAI, Sam Altman, au sujet de l’obsolescence possible des études longues à l’ère de l’IA, tandis qu’Alexander Wang, directeur de l’IA de Meta, valorise les parcours non académiques et l’idée que l’on peut réussir en contournant l’université.


François Sarfati invite à la prudence : « On prétend que l’IA va remplacer un certain nombre de tâches, mais encore faut-il avoir un niveau de qualification suffisant pour paramétrer son usage et analyser les résultats fournis. » Pour Marc Vannesson, les écoles et les universités doivent « continuer à former des hommes et des femmes non seulement capables de s’adapter aux besoins de différents secteurs d’emploi, mais aussi en mesure de prendre du recul face au discours creux servi par les techno fascistes ». Plus que jamais, l’esprit critique reste une donnée fondamentale dans la vie professionnelle, et dans le quotidien de tout citoyen.

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